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30.06.2026

7 minutes

« Peaux Éthiques »

Peaux Éthiques

« Peaux Éthiques »

  • Innovation sensible
  • Moi Peau
  • Peau & Sensibilités
  • La cosmétique aime à regarder du côté du médical et de l’avant-garde. Mais en ne puisant là qu’une possible autorité technique ou scientifique, elle me paraît manquer ce qui devrait la toucher au cœur. La partie la plus sensible, la plus pleine d’attention – charnelle ? – du soin.

    Pourtant si vous allez vraiment à l’avant-garde, vous trouverez certes les imaginaires futuristes de la médecine régénérative, de la modélisation computationnelle ou du vivant programmable, mais, dans la mouvance des travaux de Cynthia Fleury, vous trouverez aussi une attention nouvelle à la relation aux patients, à leurs expériences, à la prise en charge de la vulnérabilité. L’avant-garde, loin de n’être qu’un endroit de pure objectivité et de performance mesurable, appelle à tisser ensemble l’éthique, la création, les technologies et les sciences.

    En décembre dernier, Audrey Brugnoli, soutenait « Peaux Éthiques », sa thèse sur le design d’interfaces et d’enveloppes cutanées dédiées aux enfants souffrant d’épidermolyses bulleuses héréditaires (EBH), un groupe hétérogène de maladies génétiques rares, caractérisées par une fragilité de la peau et des muqueuses. La peau est si fragile qu’elle forme des plaies au moindre contact, obligeant les enfants à vivre enveloppés sous d’épais pansements. La peau interface protectrice mais aussi interactive, structurant notre être au monde et notre identité, soudain nous expose. 

    Des pansements parent à l’urgence de la blessure. Cependant, à l’usage, ces « dispositifs médicaux » standardisés, s’avèrent inadaptés à la singularité des patients. Alors, familles et soignants retrouvent la voie de l’expression. De l’identité. Ils bricolent des solutions, depuis les nœuds d’aération pour éviter les sensations d’étouffement jusqu’aux patrons de pansements pour les zones les plus complexes. Dans « bricolage », il ne faut rien lire de péjoratif et retrouver, au contraire, l’adresse, l’ingéniosité, ou les trajectoires en zig zag que le mot signifiait par le passé. Dans ce bricolage quelque chose naît et s’invente ! Le projet d’Audrey Brugnoli se propose précisément d’amplifier cette créativité à l’œuvre. De sortir le design et l’innovation de l’abstraction technique pour réincarner leurs productions.

    Sa démarche articule plusieurs temps. Le premier est une phase d’exploration dite « poétique » en ce qu’elle s’attache à écouter l’expérience vécue des patients, des familles et des soignants. Il s’agit de prêter attention à la façon dont ceux-ci perçoivent, racontent, éprouvent et donnent forme à leur vécu. Le second est une phase dite « poïétique » en ce qu’elle s’attache à étudier « les conditions et les mécanismes qui rendent possible l’émergence d’une œuvre ». Le mot est construit sur la « poïesis » grecque – le faire, la production du neuf. Audrey Brugnoli parle de « poïétique de la sensorialité », soit l’étude « des processus de création visant à transformer, améliorer ou réinventer l’expérience sensorielle des patients ». La phase de création proprement dite, soit la sélection des matériaux et le design des prototypes, s’y enracine et ne cesse d’y revenir.

    La thèse a donné lieu à l’élaboration d’un cahier des charges articulant au même niveau le Cure et le Care et à une première série de maquettes de principes en tricot 3D et moulage silicone, ces dernières ayant permis d’amorcer la conversation avec les industriels.  Depuis janvier 2026, le projet est entré en phase de développement, avec le soutien de la Chaire VULCA (École des Arts Décoratifs, École Normale Supérieure, Institut Imagine). S’appuyant cette fois sur les progrès réalisés en matière d’impression 3D silicone, l’objectif, toujours en co-construction avec les soignants et les patients, est de produire d’ici quelques mois un premier prototype développé par l’AP-HP avec la plateforme Prim3D.

    Si le pansement n’est jamais qu’un dispositif médical, s’il participe de l’identité d’une personne, s’il est « seconde peau », alors émerge l’idée selon laquelle, dans sa conception, « on tisse des possibilités de relation, on configure des manières d’être au monde, on restaure ou on entrave le pouvoir d’agir des personnes ». Et dans ce cas, reprenant un concept de Maurice Merleau-Ponty, Audrey Brugnoli évoque la possibilité du geste comme participant, dans le même mouvement, du tissage de la « chair du social ».

    Il me paraît impossible de ne pas mettre la proposition en regard du moment que nous traversons aujourd’hui. Moment de digitalisation du monde, de délégation de la pensée au traitement de la data, de célébration de l’IA et d’attention réduite aux indicateurs de performance. Un moment où le cerveau croit pouvoir oublier le corps.

    Pourtant, cette histoire de cerveau machine, d’intelligence sans corps est pure fiction. Et s’il faut la science pour s’en convaincre, les travaux de Catherine Tallon-Baudry sur la conscience, en éclairant les phénomènes de synchronisation du cerveau avec l’estomac ou le cœur, nous rappelle que le cerveau est un organe en relation, que la conscience naît dans et par le corps. Conscience et pensée sont indissociables de leur dimension charnelle.

    Alors, convoquer les notions de poétique et de poïetique en innovation, c’est non seulement reconnaître que l’objet fait sens au-delà de sa fonction, mais c’est déjà appeler un acte producteur, créatif, dont le résultat vibre d’une ambition toute autre que la prouesse technique. Et effectivement, dans le travail d’Audrey Brugnoli, poétique et poïétique basculent en permanence dans la poïesis. La proposition technique naît ici par la chair et vient tisser des liens transformatifs. Et la thèse, tout autant que les prototypes auxquels elle a donné naissance, devient œuvre.

    Il y a quelques années, nous avions monté le projet « Seconde Peau ». L’idée ? Le soin cosmétique en prenant soin de la peau prend soin du « moi-peau ». De façon magistrale le travail d’Audrey Brugnoli nous met sur la voie d’une méthode pour transformer l’innovation à partir de cette prise de conscience. Et, en arrimant la « seconde peau » à la « chair du social », elle en révèle l’urgence éthique… politique.

    Peaux Éthiques est une étude clinique débutée en 2018 par Audrey Brugnoli, designer et docteure en design. Sa thèse, soutenue en décembre 2025 dans le cadre du programme SACRe (Sciences, Arts, Création, Recherche) de l’Université Paris Sciences et Lettres, a été dirigée par Christine Bodemer (Cheffe du service de dermatologie de l’Hôpital Necker – Enfants Malades et Professeure de dermatologie à l’Université Paris Cité), Emmanuel Mahé (Directeur de la recherche à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs, HDR en Sciences de l’information et de la communication) et Patrick Renaud (Designer, Coordinateur du groupe de recherche Symbiose au laboratoire de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs). Le développement du premier prototype est soutenu depuis janvier 2026 par la Chaire VULCA (Vulnérabilités et Capabilités —  École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs , École Normale Supérieure, Institut Imagine), en partenariat avec la plateforme technologique Prim3D de l’AP-HP. À partir de septembre 2026, Audrey Brugnoli poursuit cette étude dans le cadre d’un postdoctorat au laboratoire DICEN-IDF, financé par l’EUR ArTeC.

    Crédits photos : Zohra Gunder et Béryl Libault