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sous la pluie

01.04.2026

4 minutes

Un monoï
sous la pluie

Tiare Tahiti

Un monoï
sous la pluie

  • De natura
  • Terroirs Vivants
  • Les récits du naturel se déclinent selon toujours les mêmes motifs. Cette répétition produit de l’indifférenciation et atténue peut-être le crédit que leur accorde le public. Mais ce n’est pas tout. En conditionnant nos regards, ces motifs nous assignent à continuellement enquêter avec un récit en tête et empêchent ainsi une rencontre féconde avec le terrain.

    Petite anecdote. Il y a quelques bonnes années déjà, sur une idée originale d’Éric Vaxelaire, les producteurs de monoï de Tahiti avaient organisé Monoï Here, la semaine du monoï à Tahiti. Un moment inédit de rencontres et de croisements entre industriels, producteurs traditionnels, tradipraticiens, universitaires, marques internationales et grand public. Un joyeux mélange iconoclaste que j’ai rarement vu ailleurs. Sachant que le monoï était utilisé à l’occasion de rituels anciens, je m’étais mis en tête d’y trouver les traces d’un possible monoï sacré. Au bout de quelque temps, je dus me rendre à l’évidence. Ce qui sacralise certains monoï, ce n’est pas une recette ou des ingrédients « prodigieux », c’est un geste, une intention, une situation. Un contexte. Le monoï n’est pas un produit. C’est une émergence que permet un jeu de relations. Entre mémoires, matières, usages, et création. Et ça, c’est très compliqué à attraper pour un Occidental qui aime définir des liens bien stables entre un nom et une chose. Et pourtant, savoir se défaire de ces catégories est la seule façon de rencontrer une réalité autre et se laisser transformer par elle.

    Un jour que nous rentrions en forêt, on me conseilla de mettre un peu de monoï. Une pluie tropicale se mit à tomber et, allez savoir pourquoi, suscita l’envie d’entrer dans la rivière. Le monoï en acquit une douceur qui dépassait la simple sensation tactile. Seconde peau, il me sembla qu’il produisait un continuum entre ma peau, l’eau de la rivière et la forêt. Soudain s’activait en moi ce que l’on m’avait raconté du massage de l’enfant par sa grand-mère, le bien-être que procure la fraîcheur de l’ombre après un moment dans le soleil éblouissant du lagon. Le monoï cessait d’être l’huile du plein soleil pour devenir celle autrement plus complexe et végétale du raau tahiti.

    Ce fut, je crois, le point de départ d’un récit avec une granularité plus fine, avec davantage d’épaisseur, osant porter en Europe, aux États-Unis, voire en Asie, le monoï vers de nouvelles applications. Par point de départ, ici, je désigne non le savoir, non la data, mais la sensation. Quelque chose que l’IA ne peut engendrer. Une mise en mouvement de l’innovation par le corps ! Ce récit posait le monoï comme huile de soin. Une huile dans laquelle les fleurs de Tiaré Tahiti cessaient d’être le symbole d’un parfum exotique pour devenir une matière dont l’huile de coco extrait les principes actifs. Une petite révolution. La multiplication des marques s’appropriant le monoï en dehors du solaire fut la preuve de concept d’un récit qui prétend non pas cocher les cases du récit de la naturalité et du développement durable mais ensemencer l’innovation autrement. Nos temps nouveaux n’y ont jamais été aussi disposés. C’est le projet d’eco-poëisis. Nous y reviendrons.